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Une parole francophone ... Francophonie : Creuset d’humanité, avec Louis Michel

Louis Michel, homme politique belge, a porté toutes les casquettes : député, sénateur, ministre d’Etat, ministre des affaires étrangères, ministre des réformes institutionnelles et vice-premier ministre. Il est maintenant commissaire au développement et à l’aide humanitaire à la Commission européenne et nous parle de la Francophonie.

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Louis Michel et Abdou Diouf, Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), lors de la signature du protocole d’accord entre la Commission européenne et l’OIF.

- Louis Michel, vous vous êtes toujours défini comme un universaliste. Est-ce compatible avec l’engagement en faveur de la Francophonie dont vous vous êtes également prévalu ?

Louis Michel : Bien évidemment. Privilégier une vision universelle de l’humanité n’est naturellement pas du tout incompatible avec l’attachement à une langue, à une culture, à un modèle spécifiquement francophone. C’est d’autant plus vrai que la Francophonie est un creuset d’humanité fondé sur la tolérance, le respect de l’autre, l’Etat de droit. En un mot sur une vision humaniste de la société et de l’Homme. Du reste, la défense de la Francophonie ne relève pas d’un réflexe nationaliste réducteur, porteur d’exclusion ou de rejet. Il s’agit au contraire de se fonder sur les valeurs éthiques et aussi esthétiques de la culture francophone, pour s’ouvrir aux autres réalités humaines, pour échanger et pour faire vivre la vertu d’universel.

On oublie trop souvent que l’espace francophone correspond à un espace important constitué de plus de 200 millions de citoyens parlant une même langue, ressentant les mêmes émotions quand ils lisent des œuvres en français.

Toute une communauté planétaire de citoyens qu’inspirent des sources de savoir, qui ont façonné une éthique commune. Des citoyens qui consciemment ou inconsciemment se réfèrent aux mêmes repères historiques, culturels et même politiques. Le vieil instituteur noir de 75 ans que j’ai rencontré au fin fond de nulle part dans un camp de réfugiés de Goma n’avait qu’une obsession, celle d’enseigner « le beau et le bon » aux milliers d’enfants et de jeunes laissés-pour-compte, en marge de tout et privés du minimum.

C’était la même conviction fervente qui animait mes propres maîtres d’école primaire quand ils me disaient « si tu sais lire, si tu sais écrire, tu seras meilleur pour toi et pour les autres ». Ou encore plagiant Sartre à l’« envers », « le bonheur, c’est les autres ». Ou encore quand le vieux pédagogue de mes années d’études d’instituteur ancrait en nous, comme pour briser le courant laxiste nouveau, que rien ne valait le triangle magique « savoir - savoir être - savoir faire ».

Il y a bien une spécificité culturo-sociétale francophone, transmise par une langue de génie qui a su si souvent traduire toutes les facettes de la misère, de la grandeur, des éblouissements scintillants, des détresses et des recoins parfois terrifiants de la nature de l’homme. « Ma langue », disait un poète révolutionnaire espagnol, « c’est le sang de mon esprit ».
C’est tout cela aussi, la Francophonie. Un héritage que nous partageons et que nous devons transmettre. Je n’exalte pas ici la langue-instrument mais la langue esprit, muse vivante d’une vision ambitieuse, exigeante, même optimiste de l’homme et de son destin.

- Cette vision disons « philosophique » de la Francophonie, comment la vivez-vous, comment la voyez-vous concrètement ?


Louis Michel
 : Tout d’abord, on oublie trop souvent que l’espace francophone au-delà de sa dimension civilisationnelle que je viens d’évoquer représente aussi un espace politique et un espace économique, qui lui donne un potentiel incomparable que nous pourrions mettre au service d’un monde plus équilibré, moins monopolaire.

Cette réalité-là est un levier d’influence positive et inestimable dans le monde et souvent trop peu exploité :

Des dévoiements comme le racisme ou la xénophobie par exemple sont des notions très souvent étrangères aux francophones. C’est anormal, ce sont des attributs incompatibles avec ce qui fonde l’histoire de la nation francophone. L’Organisation internationale de la Francophonie, son Assemblée parlementaire, les opérateurs (AIF, TV5, AUF, AIMF, Université Senghor d’Alexandrie) sont de puissants vecteurs à activer dans tous les domaines pour forger un monde meilleur (prévention des conflits, observation électorale, médiation, accompagnement post-conflits, aide au développement).

Certains se plaignent de ce que la Francophonie ne se déploie pas de manière aussi offensive que les autres grandes communautés linguistiques culturelles. Le contraire ne nous correspondrait pas.

Il ne s’agit pas d’imposer mais de faire partager des valeurs.

Il ne s’agit pas de contraindre mais de convaincre.

Il ne s’agit pas de se replier mais de s’ouvrir.

Il ne s’agit pas de prétendre à la supériorité mais au contraire de croire à l’enrichissement mutuel entre cultures différentes.

C’est davantage une certaine idée comportementale qu’une conviction banale et négative que nous serions meilleurs ou supérieurs. En fin de compte, c’est bien plus une tournure de l’esprit qui systématiquement privilégie la recherche chez l’autre de ce qu’il a de meilleur, qu’un repli prétentieux.

- Est-ce que votre appartenance à la Francophonie, qui semble ancrée philosophiquement dans votre pensée, joue un rôle dans la manière dont vous avez exercé votre fonction quand vous étiez ministre des affaires étrangères ou aujourd’hui comme commissaire européen ?

Louis Michel : Indiscutablement. Les repères humanistes et la conviction libre-exaministe qui forment le socle de la « pensée francophone » m’interdisent toute complaisance vis-à-vis de situations politiques ou de dérives économiques qui défigurent encore trop de sociétés dans le monde.

Quand, par exemple, j’entends d’aucuns diaboliser ou culpabiliser les migrants, je ne peux que réagir. La migration n’est pas un problème, c’est un phénomène naturel de l’Histoire de l’Humanité. En tant qu’humaniste, en tant qu’universaliste, en tant que francophone, je ne peux que dénoncer celles et ceux qui utilisent ce phénomène pour exalter et flatter les recoins les plus sordides de la nature humaine. Un politique digne de ce nom n’a pas le droit de jouer sur la peur de l’autre et doit au contraire rappeler une évidence aux citoyens parfois « égocentristes » et en perte de sens que la douleur, le dénuement, la joie ou l’émerveillement sont des sentiments qui n’ont rien à voir avec la race ou l’origine, ce sont des sentiments vécus de la même manière par tout être humain.

Il est facile de convaincre, quand on prend la peine de le faire, qu’il y a plus de grandeur d’être un citoyen du monde que de se coincer dans la posture banale d’un nationaliste étriqué.

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