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Prix Senghor-Césaire : Entretien avec Etienne Oremil, président de l’Association des professeurs de français en Haïti (APROFH)

Le Prix Senghor-Césaire de l’APF a été remis, le 6 juillet 2010, lors de la XXXVIe session de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie à Dakar (Sénégal) à l’Association des professeurs de français en Haïti (APROFH), représentée par son président Etienne Oremil au cours d’une cérémonie "sénégalo-haïtienne".

Cet entretien a paru dans la revue Parlements et Francophonie. Octobre 2010. N° 23

Cliquez ici pour regarder la vidéo de cet entretien.

La section française a soumis votre candidature pour le Prix Senghor-Césaire. À votre avis, quelles sont les raisons qui l’ont motivée à agir ainsi ?

Etienne Oremil : Je tiens tout d’abord, au nom de l’APROFH et en mon nom personnel, à remercier l’APF de cette distinction. Je pense sincèrement que cela vient couronner les efforts déployés par l’association en vue de diffuser la langue française en Haïti.

À mon avis, ce prix nous a été attribué pour deux raisons fondamentales.
La première c’est que l’APROFH est la première association à mettre la Francophonie à la portée des jeunes et étudiants en Haïti via une activité dénommée « Francophonie des écoles ». Après une enquête et un sondage, menés il y a trois ans, demandant aux élèves ce que représentait le mot Francophonie pour eux, l’immense majorité a répondu qu’ils n’en savaient rien. Nous avons donc pris la décision de mettre en place des activités destinées aux élèves du secondaire, visant la production orale et écrite comme des dissertations, du théâtre, des débats oraux controversés, des jeux à partir de TV5, des concours de contes, des critiques littéraires à partir des romans les plus lus en Haïti, qui ont eu beaucoup de succès. L’une de ces activités a été couverte par la plus grande chaîne de télévision d’Haïti, la télévision nationale et, à la demande des téléspectateurs, elle a été retransmise plusieurs fois.

La deuxième raison, c’est notre travail relatif à la formation des maîtres. On a constaté que le français est enseigné plus comme une matière scolaire et non comme une langue vivante et que la plupart des apprenants haïtiens n’arrivent pas à s’exprimer en français que ce soit à l’oral ou à l’écrit après leurs études secondaires (13 ans). Le taux d’échec scolaire est cuisant et la non-maîtrise de la langue française en est à l’origine, car les sujets et les textes des examens sont libellés en français, une langue que les étudiants ne maîtrisent pas. Du coup, nous avons ciblé la formation de maîtres comme étant un problème à l’origine de cette non-maîtrise de la langue par les apprenants pendant tout le cycle primaire et secondaire. Nous avons donc commencé à faire de la formation, en autant que faire se peut, avec les moyens du bord. L’APROFH est également la première association à organiser une université d’été avec des professeurs venus de toutes les villes de province et de Port-au-Prince, et des formateurs venus de France, pendant une semaine. Des séminaires de formation
ont même été organisés en République dominicaine.

Je pense que ce sont ces deux raisons fondamentales qui ont, peut-être, poussé le jury à nous choisir comme lauréat du Prix Senghor-Césaire.

Le séisme qui a eu lieu en janvier 2010 a causé des dégâts majeurs au système éducatif. Pouvez-vous nous dresser un bilan de la situation en Haïti après le séisme et dans le secteur de l’éducation en particulier ?

E.O : La situation est extrêmement difficile en Haïti depuis le 12 janvier. 79 % des institutions d’apprentissage ont été détruites ou endommagées, au niveau secondaire et primaire. Plus de 8000 élèves morts et plus d’un millier d’enseignants ont péri, sans compter les étudiants à l’université.

L’école a repris deux ou trois mois après le 12 janvier, mais seulement pour une infime minorité. Cependant, en Haïti l’État ne subventionne que 10 % des écoles. Les 90 % restants relèvent du secteur privé. L’école est donc payante dans un pays pauvre. Lorsqu’on ouvre une école, ce n’est donc pas pour réduire le taux d’analphabétisme, mais c’est pour faire de l’argent. Plusieurs propriétaires d’écoles n’ont plus suffisamment d’argent, ou de volonté, pour les remettre en place après le séisme, et ces élèves se retrouvent au « chômage », si l’on peut parler ainsi. Progressivement les institutions sont en train de donner un coup de pouce et de prendre en charge ces écoles en essayant de déblayer et en installant des tentes. La plupart des écoles en Haïti fonctionnent aujourd’hui sous des tentes ou dans des hangars, où les conditions d’apprentissage sont extrêmement difficiles, notamment à cause de la chaleur.

Il y avait à la base un manque de professeurs, et avec les pertes en vies humaines, il y a un très grand vide à combler.

Pour les facultés, la quasi-totalité des locaux s’est également effondrée. Seules deux universités ont repris leurs cours jusqu’à maintenant et les étudiants des autres universités n’ont toujours pas accès aux cours.

L’APF à voté une résolution demandant aux pays de la Francophonie d’ouvrir les portes de leurs facultés ou collèges pour permettre, notamment aux étudiants en santé, de terminer leurs études. Vous avez apporté un soutien particulier à cette résolution, pourquoi ?

E.O : J’ai salué cette proposition. Il y a des milliers d’étudiants qui n’ont plus accès au cours, d’autres sont orphelins ou leurs parents ont tout perdu et n’ont plus les moyens pour payer les études. C’est une situation financière très compliquée. Voilà pourquoi j’ai apporté tout mon soutien à cette décision malgré le fait qu’elle soit très restrictive, car ce projet ne vise que les étudiants en médecine alors qu’il y en a des milliers d’autres dans différentes disciplines (en informatique, en gestion, en agronomie) qui attendent aussi et qui frappent à la porte d’autres pays tels que le Mexique ou la République dominicaine. Je pense que c’est un problème important et l’APF, l’AUF, l’OIF, devraient se rassembler et se pencher sur ce problème pour voir comment on peut accueillir ces étudiants dans différentes universités européennes et nord-américaines avec engagement, en contrepartie, de retourner au service de leur pays.

Quels sont les projets de l’APROFH actuellement ?

E.O : Le sujet qui préoccupe l’association en ce moment c’est la formation des maîtres, car les quelques séminaires de formation que l’on a animés auparavant nous amènent à conclure que les professeurs sont demandeurs. On met l’accent sur le projet de formation des maîtres au niveau national qui vient d’être conçu par le bureau exécutif, et nous cherchons les moyens pour le mettre en œuvre.

Quel message souhaitez-vous livrer à nos lecteurs ?

E.O : On dit que plusieurs pays ont le français en partage. Haïti est un pays francophone où les textes, les lois, les archives des institutions sont écrits en français, une langue que l’écrasante majorité de la population ne comprend pas et ne lit pas. Donc pour nous c’est une anomalie et même une aberration. La deuxième anomalie c’est que nos apprenants, après 13 années d’études, après avoir bouclé le cycle d’études secondaires, ne maîtrisent toujours pas le français. Il y a donc des problèmes au niveau didactique et au niveau de la formation des maîtres. Il y a un véritable problème d’accès et d’acquisition du français par la population.

Il est inadmissible, au 21e siècle, que la population d’un pays n’ait pas accès à la langue dans laquelle sont codifiés les textes et les lois. Les didacticiens existent, les pédagogues existent, les linguistes existent, les méthodes existent, les moyens financiers existent. Les pays riches de la Francophonie investissent un
budget important dans l’industrie lourde, dépensent beaucoup dans les armes nucléaires, pour préparer et faire la guerre. Je pense qu’il est temps maintenant de penser investir plus dans l’éducation des gens, pour donner du travail. On a des moyens techniques pour arriver à la lune, mais pas pour donner à manger et donner accès à la culture et à l’éducation. On a beau dire que la langue française est en partage, mais 75 % de la population n’a pas accès aux œuvres littéraires des écrivains de leur pays. C’est le cas d’Haïti, où il y a une production littéraire abondante, où les écrivains reçoivent constamment des prix littéraires pour leurs œuvres, mais où la population n’a pas accès à celles-ci pour la simple et bonne raison que l’éducation le lui refuse.

Que représentent la culture et l’art en Haïti ?

E.O : Tous les touristes qui ont visité Haïti, comme qu’André Malraux, reconnaissent que c’est un pays où il y a un gaspillage énorme de ressources humaines. Ce que ces gens fabriquent de leurs mains, peinture, art et artisanat, est extraordinaire. Malheureusement, ils ne sont ni encadrés ni financés. Ils sont abandonnés à eux-mêmes et parfois leurs œuvres ne leur permettent même pas de vivre et de faire vivre leurs familles. Il y a une richesse et une diversité culturelle et artistique, mais qui sont abandonnées et nous, nous souhaitons qu’il y ait un changement réel dans ce pays.

J’en profite pour remercier les pays de cette planète qui ont versé de l’argent pour apporter une contribution aux Haïtiens qui étaient en difficulté. Cela nous a touchés, et cette mobilisation de l’aide a été à la mesure de l’émotion de ce qui s’est passé en Haïti. Malheureusement, il y a encore un écart entre la montagne d’aides apportées et les résultats. Il y a jusqu’à maintenant plus d’un million de personnes qui sont encore sous des bâches, sous des tentes, qui n’ont pas accès à l’eau, ni aux soins, ni à des abris provisoires plus ou moins décents. Nous souhaitons que les prochains milliards qui vont être récoltés servent vraiment les classes démunies de ce pays-là. Que la reconstruction se fasse dans l’intérêt des classes pauvres, qui représentent l’immense majorité de la population, et pas pour remplir les comptes en banque des dirigeants des ONG et du pays.

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