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Parole francophone : Entretien avec Jacques Legendre, secrétaire général parlementaire de l'APF, sénateur français

Voir aussi la longue série d’entretiens avec Jacques Legendre disponible sur Youtube


partie 2 ; partie 3 ; partie 4

Comment se répartissent les espaces francophones dans le monde ?

Jacques Legendre : Je voudrais tout d’abord rappeler que la Francophonie est très diverse. Il y a bien sûr une Francophonie européenne avec la France, une partie de la Belgique, quelques territoires situés en Italie avec le Val d’Aoste par exemple, le Luxembourg, une partie de la Suisse. C’est une géographie de population de langue française.
Il y a également en Europe des Etats qui ont été culturellement très proches de la France et où la Francophonie est importante, comme la Roumanie ou la Moldavie.

Il y a également sur le continent africain un nombre important d’Etats où le français est la langue ou une des langues officielles. La Francophonie y est irrégulièrement enracinée avec des Etats où elle est véritablement une langue parlée et comprise par une majorité de la population et d’autres où elle est réservée à une partie de la population qui occupe certes des fonctions importantes mais qui n’est pas démographiquement très importante. Cette Francophonie-là est plus vulnérable, on sait qu’après des changements politiques par exemple, elle peut risquer de disparaitre. Il y a donc une Francophonie enracinée et une Francophonie qui l’est moins.

Vous avez également sur le continent américain le noyau vibrant, ardent de la Francophonie québécoise ainsi que des minorités francophones présentes dans d’autres provinces du Canada. Il y a également Haïti qui parle le créole, un créole d’origine française, et qui parle le français avec parfois beaucoup d’élégance. Il existe aussi un attrait réel pour la culture française dans certains pays d’Amérique du Sud. Et il ne faut pas oublier également qu’il y a sur le continent américain plusieurs départements français mais il s’agit bien sûr d’un continent où le français est minoritaire et ne peux pas envisager de voir sa place augmenter substantiellement.

Il y a enfin la région Asie-Pacifique, créée à l’initiative de la section vietnamienne lors du Bureau de Hué en 2005. Il ne faut pas oublier non plus que c’est au Sommet de Hanoi en 1997 que l’AIPLF, l’ancêtre de l’APF, a été reconnue comme l’Assemblée consultative de la Francophonie par les chefs d’Etat et de gouvernement. Le Cambodge est également très présent sur la scène francophone puisque c’est à Phnom Penh que s’est organisé, et je dois le dire formidablement bien organisé, le Bureau d’hiver 2012 de notre organisation. Cette région compte également le Laos, qui a accueilli notre Réseau des femmes parlementaires en novembre dernier.
La France est également présente dans l’Océan Pacifique, avec la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie et n’oublions pas non plus le Vanuatu qui est un Etat indépendant dans lequel une des langues officielles est le français. En Asie on pense toutefois cependant d’abord à la place du français dans les Etats émergents : en Chine, le nombre des étudiants qui apprennent le français augmente considérablement car la Chine veut commercer avec l’Afrique et a compris qu’il était important pour elle de former des cadres qui puissent parler aux africains dans une des langues qu’ils maîtrisent, c’est-à-dire le français.

C’est donc une situation diversifiée à travers le monde avec des espoirs d’accroissement de population parlant français importants en Afrique. On dit souvent que l’avenir de la Francophonie se joue en Afrique mais il faut aussi rappeler que la place du français recule, notamment en Europe. Les institutions européennes qu’on aurait pu croire porteuses d’espoir en matière de Francophonie ont au contraire accordé une place de plus en plus importante à l’anglais alors même que l’Angleterre n’est pas un Etat particulièrement porté au dynamisme dans la construction européenne. C’est un de mes regrets : je trouve que nous avons été trop passifs devant cette évolution anglophone des institutions européennes alors que c’est le couple franco-allemand qui, on le sait bien, est le couple moteur de la construction européenne.

Comment s’est construit la Francophonie institutionnelle et plus particulièrement la Francophonie parlementaire ?

Jacques Legendre : L’APF est née d’un véritable militantisme d’un certain nombre de parlementaires qui, en dehors de toute consigne d’Etat, se sont retrouvés en 1967 déjà, à Luxembourg, pour construire l’ancêtre de l’APF : l’Association internationale des parlementaires de langue française, l’AIPLF. C’est bien après que nous avons vu progressivement se structurer la Francophonie avec, au départ, la constitution d’associations comme celle des journalistes francophones et celle des parlementaires francophones. C’est donc progressivement que l’idée de rassembler tous ces organismes francophones au sein d’une organisation s’est faite jour. L’un des éléments importants de cette structuration a été la volonté du président de la République française de l’époque, François Mitterrand, de réunir les autres chefs d’Etat et de gouvernement des pays francophones. La première réunion a eu lieu à Versailles en 1986. Les chefs d’Etat et de gouvernement se sont ainsi réunis pour parler des sujets d’intérêts communs et parmi eux, tout particulièrement, de la place de la langue française dans le monde.
Ces institutions, qui se sont donc progressivement mises en place, vont peser quelque peu sur le dynamisme initial des militants puisqu’avant chaque Sommet on va créer un comité préparatoire, et qu’après chaque Sommet on va voir se mettre en place un comité de suivi des décisions arrêtées lors de ces réunions. Il existait déjà, à l’époque, un petit secrétariat qui s’appelait l’ACCT, l’Agence de Coopération Culturelle et Technique. Ce dernier deviendra l’embryon de l’Organisation international de la Francophonie (OIF) qui se met en place lors du Sommet tenu à Hanoi. C’est à partir de ce moment-là que les Chefs d’Etat et de gouvernement choisissent un secrétaire général de la Francophonie parmi des personnalités confirmées. Le premier sera un ancien secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros Ghali, le second sera un chef d’Etat africain, du Sénégal, le successeur de Léopold Sédar Senghor, Abdou Diouf.
Ainsi se mettent en place une organisation de la Francophonie et des institutions véritablement fonctionnelles avec par exemple l’Assemblée parlementaire qui est reconnu comme l’Assemblée parlementaire consultative de la Francophonie. Mais le risque est parfois de voir que les diplomates prennent le pas sur les défenseurs de la langue, les passionnés de langue et de culture française. Que la Francophonie soit un lieu où l’on débat de politique me paraît tout à fait naturel mais il n’y a pas que la politique qui doit être débattue au sein de la Francophonie. Quant à nous, les parlementaires, qui sommes des hommes politiques, nous n’avons pas non plus intérêt à ce que la Francophonie se réduise à une action diplomatique concertée des pays francophones.

Pourriez-vous nous parler de votre fonction de secrétaire général parlementaire de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie ?

Jacques Legendre : Je l’ai exercé deux fois dans des conditions différentes. De 1986 à 1988, j’ai été, à ma grande surprise, choisi pour être secrétaire général de ce qui était, à l’époque, l’Association internationale des parlementaires de la langue française. J’étais, je le crois, un militant de la Francophonie car j’avais, dans ma jeunesse, été professeur de français, appelé ensuite à faire son service militaire dans la brousse centrafricaine et que j’avais donc cette ouverture vers le monde francophone dans sa diversité, et notamment vers la littérature francophone. Devenu parlementaire, on m’a proposé ce poste que j’ai accepté et j’ai été très vite confronté aux difficultés matérielles de cette modeste association parlementaire, qui n’avait pas, il faut bien le dire, à l’époque, beaucoup de moyens.
Cette première expérience a duré deux ans, et, en 1988, je n’avais pas été réélu député, donc, très logiquement, j’ai cessé d’être secrétaire général de l’Assemblée parlementaire. Je le suis redevenu en 1995, en tant que sénateur cette fois-ci, mais nous étions devenus l’Assemblée internationale des parlementaires de langue française. On avait franchi un cap : ayant quitté une simple association 1901 basée en France, j’ai retrouvé une Assemblée internationale reconnue comme accompagnant ou se situant à côté des Sommets des chefs d’Etat et de gouvernement de la Francophonie.
J’aurai l’idée de proposer un changement d’appellation pour prendre le nom d’Assemblée parlementaire de la Francophonie car je siégeais déjà à cette époque à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe et je voulais établir un parallélisme entre les deux assemblées. Comme il y a une réunion des gouvernements de pays européens avec à côté l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, il devait y avoir à côté d’une réunion des Chefs d’Etat et de gouvernement de la Francophonie une assemblée parlementaire consultative. Je peux donc dire que j’ai vu évoluer notre Assemblée, j’ai vu ses moyens se renforcer, grâce à l’apport notamment du parlement français, mais aussi du parlement québécois, du parlement canadien, du parlement de la communauté française Wallonie-Bruxelles et avec le concours de nombreux autres parlements.
C’est à ce moment-là que l’APF a changé de dimension et est devenue l’égal de la Commonwealth parlementary association. Pendant ce secrétariat général, je me suis aussi efforcé de faire en sorte que l’APF soit reconnue par l’ONU et par les grandes structures internationales. Nous avons tenu un Bureau de l’APF dans l’enceinte même de l’ONU, nous avons également passé des accords avec le PNUD, avec l’UNICEF, avec l’ONUSIDA, très prochainement avec ONU Femmes. Nous avons aussi des échanges constants avec l’Assemblée du Conseil de l’Europe et avec le Parlement panafricain. Je reviens de Yaoundé où se tenait la régionale Afrique de l’APF et j’étais ravi de voir que le Parlement Panafricain, la CEMAC, l’UEMOA, qui sont des assemblées importantes, avaient tenus à avoir des représentants à cette réunion. Cela montre bien que l’Assemblée parlementaire de la Francophonie est maintenant une grande assemblée internationale reconnue à ce titre et travaillant avec d’autres assemblées internationales.

Quels sont les auteurs qui vous ont le plus marqués dans la littérature francophone ?

Jacques Legendre : J’ai une passion et une admiration ancienne et assez fervente pour André Malraux, qui a d’ailleurs joué un rôle dans la construction de la Francophonie puisqu’il a aidé à mettre en place la première Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT). Malraux avait surtout une ouverture d’esprit qui le rendait sensible aux différentes formes d’art dans le monde entier : ses passages en Afrique, sa présence au premier Festival mondial des arts nègres à Dakar, son amitié et ses liens avec Léopold Sédar Senghor sont encore dans la mémoire des uns et des autres. J’étais moi-même jeune professeur de français coopérant au fond de la brousse centrafricaine en 1966 quand je rassemblais autour d’un mauvais poste de radio mes élèves pour écouter les déclarations de Senghor et de Malraux lors de ce premier Festival mondial des arts nègres au printemps de l’année 1966. Sur le plan culturel comme sur le plan politique, j’ai beaucoup de proximité et beaucoup d’admiration pour André Malraux dont je crois connaître assez bien l’œuvre. J’ai aussi beaucoup de plaisir et beaucoup d’intérêt à relire les poésies de Léopold Sédar Senghor. Quand nous avons appris sa mort - au cours d’une réunion de l’APF – j’ai pu lui rendre hommage en lisant certains de ses poèmes. Un autre moment fort, pour l’APF mais que j’ai également ressenti profondément personnellement, a été la visite que nous avons effectué, à l’occasion d’une assemblée de l’APF à Dakar, à la maison natale de Léopold Sédar Senghor à Joal, où j’avais d’ailleurs tenu à le saluer par une allocution. Léopold Sédar Senghor a voulu que les parlements de la Francophonie dialoguent, se regroupent, échangent et nous, qui sommes en quelque sorte nés de cette vision, sommes allés nous présenter à lui dans sa maison de Joal.
Je ne peux pas oublier non plus, en tant que français que dès septembre 1940, Léopold Sédar Senghor, modeste soldat de l’armée française fait prisonnier par les allemands, écrivait dans un camp de prisonnier à Amiens une ode à la résistance française et au général de Gaulle qui s’appelle « A Guélowar ». J’ai toujours ressenti très fortement cet appel où Senghor disait en substance qu’il ne reconnaissait plus sa France dans les institutions de Vichy, dans ces notables qui s’étaient tus, qui avaient pliés et qu’il saluait au contraire l’appel à la résistance de ce Guélowar, de ce noble, en langue sérère je crois, qu’exaltait Senghor dans sa poésie. Je pourrais citer beaucoup d’autres auteurs. J’ai aussi une grande admiration pour des écrivains haïtiens que j’ai eu plaisir à lire. Mais je ne lis pas non plus que la littérature française et francophone bien évidemment, même si je ne conçois pas de passer une journée sans consacrer un peu de temps pour lire au moins dix bonnes pages de littérature et souvent de littérature francophone.

Quels sont vos espoirs pour l’avenir de la Francophonie dans le monde ?

Jacques Legendre :Je crois profondément que nous avons besoin de maintenir une véritable diversité culturelle dans ce monde qui se resserre, qui se referme et où les cultures ou les langues les plus faibles risquent de disparaitre. Notre combat est à la fois un combat pour l’affirmation du rayonnement de la langue française comme une langue parmi d’autres et un combat pour la diversité linguistique. J’ai participé, au nom de l’APF, au débat qui avait lieu à l’UNESCO sur la volonté de faire signer une convention sur la diversité culturelle. Il ne faut jamais oublier qu’il n’y a pas de diversité culturelle sans diversité linguistique puisque les langues sont au cœur de chaque culture. Il y a comme toujours des mouvements qui vont dans les deux sens, notamment quand on présente des recommandations sur ce sujet à l’UNESCO.
Nous sommes en effet suivis par presque tous les pays qui ont voté cette Charte portée par la France et le Canada mais il faut toutefois noter en même temps que le pays le plus puissant du monde, les Etats-Unis, refuse de le voter et s’isole dans ce refus. Sans s’en rendre compte ou, à mon avis, en s’en rendant très bien compte, ce pays veille à ce que l’anglo-américain se développe et soit perçu comme l’unique langue internationale. Les Etats-Unis pèsent à l’encontre de la diversité linguistique et culturelle. Nous en voyons les résultats dans les institutions notamment européennes mais également dans les débats que nous avons actuellement en France pour savoir quelle sera la langue utilisée dans notre enseignement supérieur et dans nos universités. Je suis très inquiet à cause d’un article d’un projet de loi qui vient en débat au parlement et qui autoriserait les universités et les grandes écoles, par dérogation avec la loi Toubon - loi sur la langue française dont j’ai été le rapporteur au Sénat - à donner des cours intégralement en anglais. Je suis tout à fait d’accord sur le fait que les étudiants doivent parler correctement anglais et qu’il y ait une attractivité forte des universités françaises pour attirer de nombreux étrangers.
Que l’on fasse même des cours uniquement en anglais pour des étudiants anglophones ne me dérange pas mais que l’on oblige tous les francophones à suivre leur scolarité en langue anglaise, c’est se tirer, comme on dit, une balle dans le pied. Pourquoi nos amis africains, qui ont entre leurs mains l’avenir de la Francophonie, feraient-ils l’effort de choisir le français comme langue d’accès à la modernité si nous-mêmes considérons que c’est l’anglais ? Je tiendrais des mots sévères à l’égard de cette tentation qui existe dans différents milieux. Je pense que ce choix serait totalement contradictoire avec notre défense de la diversité culturelle et linguistique.
Voilà pourquoi j’ai été très sensible à l’engagement d’Abdou Diouf, qui a tenu à s’exprimer sur ce point, comme d’autres personnalités politiques et économiques telles Jacques Attali, Michel Serres de l’Académie française, qui ont dit des choses fortes que je partage totalement. Il y a là des risques mais aussi un espoir réel, avec le continent le plus dynamique démographiquement qui est en train de sortir de la crise et de devenir également dynamique économiquement, je veux bien sûr parler de l’Afrique où la Francophonie est très présente. Je crois que la Francophonie peut avoir un avenir si nous le voulons. Avec tous ceux qui le veulent, mon espoir est de parvenir à bâtir une francophonie rayonnante, dynamique et jeune pour le XXIe siècle.

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