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« Parole francophone » : Amal Sewtohul, lauréat 2013 du Prix des cinq continents de la Francophonie

Tout d’abord, je tenais à vous exprimer les félicitations de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie pour votre Prix des cinq continents de la Francophonie. Avez-vous été surpris d’obtenir cette distinction ?

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Amal Sewtohul : Comme je l’ai dit lors de la cérémonie de remise de prix à Haïti, lorsqu’on reçoit un prix tel que celui de l’OIF, ce n’est certainement pas parce que votre roman était meilleur que ceux des autres finalistes – ils sont tous certainement très bons, je veux dire. C’est plutôt une question de « saveur », un goût particulier qui ressort de la cuvée, et qui plaît ou qui intrigue le jury. Ils ont déclaré avoir été sensibles au côté humoristique et subversif du roman. J’en suis ravi !

Avez-vous lu d’autres ouvrages de la sélection du Prix des cinq continents cette année ? Certains ont-ils particulièrement retenu votre attention ?

Amal Sewtohul : La fiancée Américaine par Eric Dupont m’a l’air intéressant, ce roman me semble reposer sur une vision rocambolesque de l’histoire à laquelle j’adhère.

Est-ce que le concept de littérature francophone, que s’efforce de promouvoir le Prix des cinq continents, a une réalité pour vous ?

Amal Sewtohul : Dans mon quotidien, elle a certainement une réalité puisque le prix me permettra d’aller à la rencontre du public des cinq continents. Egalement le fait d’avoir été choisi par un jury international, donc par des sensibilités venues de tous les horizons. Ce sont quatre comités de lecture (France, Sénégal, Belgique, Canada) qui ont épluché plus de 100 romans envoyés par des éditeurs de je ne sais plus combien de pays. Ensuite les comités se sont réunis pour s’accorder sur les dix romans à présenter au jury du prix. Un vrai travail de fourmi que je ne peux que saluer !

Cependant en tant que concept, la littérature francophone par rapport à la littérature française me semble relever surtout d’un problème de taxonomie pour les libraires et les bibliothécaires. Aussi d’un problème de choix de filières de recherche pour les universitaires.

Les écrivains sont, quant à eux, libres et mobiles, je ne crois pas qu’ils se soucient trop de l’étagère sur laquelle on rangera leurs oeuvres. Je me souviens par exemple que Marie Thérèse Humbert, écrivain mauricien, a remporté en 1978 le prix Fémina pour « A l’autre bout de moi », roman dont l’intrigue est située à Maurice et qui est généralement considéré comme faisant partie du canon littéraire mauricien et donc francophone. Cependant la plupart de ses autres romans, si je ne me trompe, se passent dans la France profonde, où elle a elle-même passé toute sa vie après avoir quitté Maurice. Doit-on placer certains de ses romans au rayon littérature française, et d’autres au rayon littérature francophone ?

Votre ouvrage, Made in Mauritius, porte un titre en anglais. Il est toutefois écrit en français avec des passages en créole et d’autres en mandarin. En tant qu’écrivain et en tant que Mauricien, comment envisagez-vous votre rapport à la langue ?

Amal Sewtohul : Mon père était professeur d’anglais. Et puis lorsque je vivais chez mes parents j’entendais toujours des bribes de hindi et d’ourdou venant de la télé. Puis il y avait le bhojpuri que l’on entendait lorsqu’on partait voir les cousins à la campagne. C’est comme ça dans une société d’immigrants. Je n’ai pas trop réfléchi là-dessus. Je suppose que c’est un atout, sauf que les langues maternelles des Mauriciens qui sont principalement le créole et le bhojpuri se retrouvent toujours marginalisées par les langues plus prestigieuses telles que l’anglais, le français, le hindi, l’ourdou, le tamoul et le mandarin. C’est un peu comme des gens qui reçoivent chez eux des visiteurs de marque et doivent se faire tout petits et dormir dans la remise, mais les visiteurs ne veulent jamais s’en aller.

Au centre de votre œuvre se trouve le conteneur qui a amené la famille de Laval à Maurice. Tour à tour moyen de transport et habitation de fortune, scène de crime et estrade politique, œuvre d’art et phare pour aborigène, cet objet n’est-il pas, au même titre que Laval, personnage principal de votre œuvre ?

Amal Sewtohul : Oui, définitivement. D’ailleurs à un moment, les trois enfants le contemplent « comme un étrange monolithe étrange venu d’une civilisation mystérieuse », petite allusion au monolithe noir de « 2001, Odyssée de l’espace ».

Je collectionne les théories des lecteurs à propos de « ce que le conteneur signifie ». J’ai moi même mon explication symbolique qui n’est pas nécessairement la meilleure. Pour moi le conteneur se rapporte au passé – et présent, et futur – commercial de Maurice. Et au fait que la plupart des Mauriciens sont venus ici en tant que marchandise humaine. Mes lecteurs sont, pour leur part, plus enclins à voir le conteneur comme matrice représentant la personnalité introvertie de Laval, dont il s’arrache pour de longues escapades en compagnie de Feisal et Ayesha.

Longtemps après avoir écrit le roman, j’ai aussi réalisé qu’il existait un lien antinomique, et dynamique, entre le conteneur et Frances, la compagne de Laval, qui se fait une idée romantique de ses ancêtres mineurs d’argent du pays saxon. Un conteneur n’a pas de racines, il glisse sur notre planète, porté par des navires cargo. Frances est fascinée par les entrailles de la terre, qu’elle imagine comme un lieu fabuleux où ses ancêtres entretenaient un commerce magique avec les esprits de la terre.

La terre, les racines, la trace... Laval commence sa quête du conteneur et de Feisal lorsqu’il apprend que son petit-fils ne portera pas son nom, et qu’en tant qu’immigré il ne laissera donc pas de trace nominative sur la terre australienne. Déboussolé par cette nouvelle, c’est paradoxalement vers le conteneur, objet nomade par excellence, et vers Feisal le mythomane qu’il se tourne pour retrouver ses repères.

En passant, la mythomanie de Feisal se rapporte, pour moi, au fait que dans les pays d’immigrants, on réinvente bien des choses, et en premier ses propres origines. A Maurice, j’ai parfois l’impression que tout le monde est descendant de noble français, de grand prêtre brahmine, de prince malgache ou de mandarin chinois. Et la mythomanie de Feisal renvoie à la logorrhée de Laval, qui ne peut cesser d’arrêter de parler, comme si justement il doit tout dire, tout raconter avec urgence avant de mourir sans laisser une trace.

Made in Mauritius aborde également les liens entre les différentes communautés de l’Ile Maurice. Comment envisagez-vous ces liens dans votre œuvre ?

Amal Sewtohul : Le roman se passe d’abord pendant les années 60, époque où les relations étaient assez tendues entre les communautés de l’île. Pour schématiser, beaucoup de créoles et de musulmans craignaient que l’avènement de l’indépendance n’amène une hégémonie hindoue. Ensuite on passe aux années 70, où les jeunes ont essayé d’imaginer une société plus ouverte, moins taraudée par les crispations ethniques.

Malheureusement ce rêve s’est écroulé et de nos jours on constate une emprise grandissante de ce qu’on appelle à Maurice les « organisations socio-culturelles », c’est à dire les lobbies ethniques, sur les questions sociales et sur la vie culturelle mauricienne. Certains groupes proclament avec un cynisme effroyable que non seulement l’hégémonie hindoue existe, mais qu’elle est une bien belle chose qu’il faut soigneusement préserver. Par réaction, chez les autres ethnies des victimes professionnelles font carrière en se mettant en avant pour crier à l’insulte raciale, religieuse, culturelle dès que l’on ose aborder tel ou tel sujet, peindre tel tableau, écrire telle pièce de théâtre. C’est désolant. Et du coup, comme la vie culturelle est si appauvrie par ce manque de vrai dialogue, les mauriciens se réfugient dans la consommation, ils hantent les centres commerciaux, s’empiffrent de fast food, décorent leurs voitures de gadgets clinquants... la télévision, le football anglais, la malbouffe et l’ostentation sont devenus les valeurs communes qui unissent notre société.

Quelles sont vos sources d’inspiration en littérature ?

Amal Sewtohul : Naipaul, Rushdie, R.K. Narayan... il y a toujours une ombre portée sur chacun de mes romans. Pour le premier (l’histoire d’Ashok) c’était Naipaul, dont mon père achetait tous les livres à mesure qu’ils sortaient. Pour le second, c’est Rushdie à l’imaginaire flamboyant. Les galopins de Made in Mauritius sont en partie inspirés des Aventures de Huckleberry Finn, par Mark Twain.

« Car qu’étions-nous d’autre que des produits ratés de la grande usine de l’histoire ? » (p.126) Vos personnages sont des anti-héros, dont la petite histoire rencontre parfois la grande histoire, celle des années de l’Indépendance de l’Ile Maurice. Comment s’articule ce rapport entre petite et grande histoire dans votre œuvre ?

Amal Sewtohul : J’ai trouvé cela intéressant de raconter les évènements historiques tels que vus par les « gens de rien » comme Feisal, Laval et Ayesha. On ne peut pas toujours laisser la parole aux historiens qui nous disent que tel ou tel évènement était important, et que peu importent les vies broyées, les mensonges, les compromis douteux. Placer un regard décalé – celui des enfants, qui assistent à l’accession à l’indépendance, mais par en-dessous – redonne vie à l’évènement historique confit dans les poncifs.

Outre votre activité d’écrivain, vous êtes également diplomate, en poste actuellement à Madagascar. Comment conciliez-vous ces deux fonctions ?

Amal Sewtohul : Je suis également père de famille. Ca fait trois boulots et seulement 24 heures dans une journée. Le problème avec l’écriture, c’est que mes meilleures idées me viennent souvent aux premières heures après le réveil, au moment où j’ai beaucoup de travail.

Cela dit, je ne crois pas que j’aurais pu être écrivain à plein temps. Mon travail m’a permis de découvrir tant de pays...

Que signifie la Francophonie pour vous ? Quel sens lui donnez-vous en 2013 ?

Amal Sewtohul : Un espace d’échange culturel, parmi des pays ayant en commun la langue française. Aussi, un espace qui veut partager les valeurs démocratiques.

Avez-vous un message particulier à délivrer aux parlementaires francophones ?

Amal Sewtohul : Tous mes souhaits de succès dans leurs travaux. La Francophonie, comme le Commonwealth, est une occasion de dialogue entre pays du Nord et du Sud. Dans le système des Nations Unies, il arrive que certaines questions polarisent les Etats membres. A travers la Francophonie et le Commonwealth, les Etats membres arrivent à prendre un peu de recul, à discusser de certaines questions de façon plus dépassionée. C’est très bien. A notre époque, j’ai l’impression qu’il y a énormément de bruit, mais finalement assez peu de dialogue intelligent des cultures.

Entretien dirigé par Céline Argy, responsable de la communication (APF)

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