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« La démocratie ne se décrète pas, elle se construit». Entretien avec S.E.M. Abdou Diouf, secrétaire général de la Francophonie

Le Secrétaire général de la Francophonie sera à Kinshasa pour participer à la 37e Session de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF) (Communiqué de presse de l’OIF)

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S.E.M. Abdou Diouf, secrétaire général de la Francophonie

Entretien

1) Au cours des dernières années, des pays comme la Côte d’Ivoire et Madagascar ont traversé des crises politiques importantes, êtes-vous satisfait du rôle assumé par la Francophonie ? Comment le renforcer dans ce type de situation ? Dans ce cadre quel rôle voyez-vous pour le mécanisme d’alerte précoce développé par la Francophonie ?

Abdou Diouf  : Depuis l’adoption de la Déclaration de Bamako de novembre 2000, la Francophonie dispose d’un cadre clair et novateur pour agir dans les situations de crise. La Déclaration de Saint Boniface en 2006 a enrichi et élargi ce cadre. Depuis, il se trouve que nous avons été confronté, à un nombre plus important de situations critiques pour la démocratie et la stabilité au sein de l’espace francophone. Dans ce contexte, nous avons fait la démonstration de la pertinence et de la spécificité de nos interventions. D’abord, je note que notre cadre normatif, notre méthode se sont révélés et se révèlent toujours pertinents et adaptés. Ensuite, il s’avère, qu’en matière de médiation, d’appui aux institutions de l’état de droit, d’accompagnement des processus électoraux nous avons prouvé la réalité et l’utilité de la plus-value apportée par la Francophonie. Il reste que le domaine d’intervention le plus nécessaire, mais le plus difficile est celui de la prévention, et en particulier le passage de l’alerte précoce à la réaction rapide. Le Panel d’Experts de haut niveau que j’ai mis en place en mai 2010 a très bien cerné le problème et le rôle spécifique que la Francophonie peut jouer. Nous allons nous efforcer de mettre en œuvre ses recommandations.


2) Quelle réflexion vous inspire le « printemps arabe » ? Selon vous quelles leçons peut-on en tirer au regard de la vitalité démocratique ?

Abdou Diouf  : Les événements qui se déroulent dans le monde arabe sont d’une importance considérable. Ils montrent la force irrésistible de mouvements populaires en faveur de la liberté et des valeurs démocratiques. La première leçon que nous devons en tirer avec beaucoup d’humilité c’est que la dictature et la privation des libertés ne peuvent être considérées comme la bonne réponse au risque de l’islamisme radical. Les révolutions tunisienne et égyptienne, parce qu’elles sont porteuses d’un immense espoir de démocratisation, doivent être fortement soutenues. La communauté internationale doit faire un effort particulier pour aider sans délai ces deux pays à réussir leurs transitions dans les meilleures conditions, en particulier pour faire face aux difficultés économiques qu’ils rencontrent. Face aux régimes qui ont choisi une répression intolérable, il faut être d’une grande intransigeance et déployer tous les moyens nécessaires pour protéger les populations et favoriser les conditions d’une transition pacifique et démocratique.


3) En 2010 à Dakar vous avez appelé les pays de la Francophonie à une solidarité francophone pour le Niger qui était aux prises avec une crise alimentaire. L’augmentation prévisible du prix des denrées de base laisse craindre d’autres crises. À votre avis la solidarité francophone est-elle suffisamment active ? Y a-t-il des pays où elle pourrait s’affirmer davantage ?

Abdou Diouf  : L’expérience du Niger a été positive et la Francophonie a pleinement joué son rôle de plaidoyer et de sensibilisation. Mais il faut surtout rendre hommage aux responsables de la transition qui ont su prendre leurs responsabilités et agir de manière sérieuse et transparente face à cette crise alimentaire, ce qui a facilité la mobilisation des partenaires internationaux. Pour ma part, je ne me satisferai jamais assez du niveau de la solidarité francophone. Comme je l’ai fait pour le Niger, comme je l’ai fait pour Haïti, je considère que mon rôle et celui de tous les acteurs de la Francophonie sont d’être aux côtés de nos pays quand ils sont en difficulté.

4) Alors que de nombreuses élections sont prévues sur le continent africain, l’APF a choisi pour thème du débat général de sa prochaine Session de Kinshasa, « Paix, Démocratie et Élections ». Quel regard portez-vous sur cette question compte tenu notamment des derniers scrutins et de ceux à venir ?

Abdou Diouf  : Tous nos pays organisent désormais régulièrement des élections qui sont devenues la norme de la vie politique nationale. C’est là une avancée indéniable de la démocratie telle qu’elle est clairement formulée dans la déclaration de Bamako. C’est bien pour cela que nous avons, ces dernières années, fait un effort particulier pour développer nos actions d’accompagnement des processus électoraux. Dans plusieurs pays, par exemple la Guinée et le Niger, nos efforts ont été utiles. Dans d’autres nous contribuons avec persévérance à favoriser toutes les améliorations nécessaires pour que les élections deviennent plus libres, plus fiables, plus transparentes. Je le dis souvent : la démocratie ne se décrète pas, elle se construit. C’est dans ce sens que nous développons nos actions d’appui : renforcement des capacités des acteurs électoraux, établissement de listes électorales fiables, systèmes de traitement des résultats transparents, gestion du contentieux, tout cela dans une logique d’appropriation nationale. Nous avons pu constater que dans de nombreux pays, les élections mal préparées ou mal acceptées par des régimes autoritaires qui refusent l’alternance sont sources de violences, de conflits, de crises graves. Nous travaillons à apporter des réponses à ces difficultés dans une démarche préventive et en liaison avec nos partenaires internationaux.

5) Le 2e Document sur le Vade-mecum relatif à l’usage de la langue française dans les organisations internationales témoigne du recul du français dans ces instances et du manque de rigueur des pays de la Francophonie quant à son application. Ce point ne mériterait-il pas de faire l’objet d’un débat lors de la prochaine Conférence ministérielle de la Francophonie ?

Abdou Diouf  : Il est vrai que les informations qui nous proviennent des organisations internationales elles-mêmes sur l’usage des langues ne sont pas réconfortantes, et que les pratiques des représentants ou délégués de nos États et gouvernements membres de la Francophonie ne sont pas toujours exemplaires en matière de défense du plurilinguisme. Mais je dois aussi dire que nous considérons qu’il ne sert à rien de produire un discours incantatoire, ou, pire encore, de se positionner en censeur. Les ennemis principaux du plurilinguisme se nomment, « indifférence », « mauvaises habitudes » et « manque d’information ». C’est pourquoi, j’ai demandé à notre Observatoire de la langue française, chargé, entre autres, du suivi du Vade-mecum, d’élaborer, en concertation avec les représentants de l’OIF auprès des organisations internationales, et selon les indications et les besoins exprimés par les Groupes des ambassadeurs francophones, un Guide de mise en œuvre du Vade-mecum. Ce dernier est désormais disponible en ligne. Outil d’information au service des délégués des États, il détaille les engagements souscrits par les ministres de la Francophonie en 2006 à Bucarest, mais surtout, il donne des exemples concrets de leurs mises en œuvre et rappelle également, grâce à la présentation de cas pratiques, les enjeux du plurilinguisme tout en décrivant quelques-unes des actions qui ont d’ores et déjà permis de renforcer la place du français dans les organisations internationales.

6) Des études prospectives indiquent qu’en 2050 le nombre de francophones pourrait atteindre 715 millions, soit 8 % de la population (mondiale ?), à la condition que l’Afrique accélère son élan vers l’Éducation pour tous, et que cette scolarisation soit faite en français. Est-ce que l’OIF et ses opérateurs ont développé un plan stratégique afin de contribuer au développement du potentiel africain pour la Francophonie ?

Abdou Diouf  : Vous avez raison de le souligner, la dynamique africaine est essentielle dans nos actions, surtout si vous considérez le potentiel que représente ce continent, notamment en termes de locuteurs. Cela étant dit, la stratégie mise en place par la Francophonie englobe toutes les dynamiques, sur les cinq continents. En ce sens, les décisions prises par les chefs d’Etat et de gouvernement lors du Sommet de Montreux, en 2010, imposent clairement à l’OIF et à tous ses opérateurs de se doter, pour le prochain Sommet de 2012, d’une politique intégrée de promotion de la langue française qui tient compte des conclusions publiées en 2010 par l’Observatoire de la langue française, dans son rapport sur l’état de la langue française dans le monde. En ce sens, les premiers travaux du Pôle langue française, auquel participent notamment tous les opérateurs de la Francophonie, qui vient justement d’être mis en place, ont d’ores et déjà reconnu le rôle primordial de l’éducation, particulièrement en Afrique, pour garantir l’avenir de la langue française. Nous sommes très conscients du fait que, pour que la langue française fleurisse en Afrique, il faudra démontrer qu’elle demeure une langue vivante, moderne, capable de permettre l’épanouissement personnel des individus et le développement des sociétés. C’est justement parce que le défi de l’éducation, en Afrique, est titanesque, qu’il faut s’y attaquer ensemble avec toutes nos forces et nos convictions.

7) Après la 37e session de l’APF de juillet 2011, le prochain Sommet de la Francophonie aura lieu à Kinshasa en R.D.C en 2012. Quel message la Francophonie veut-elle porter en organisant un évènement de cette ampleur en Afrique centrale ?

Abdou Diouf  : L’Afrique centrale est la seule région de l’espace francophone qui n’a jamais accueilli de Sommet. Le peuple congolais espère et attend un Sommet francophone depuis plus de vingt ans ! Il n’est pas pensable de ne pas répondre à une telle attente. La RDC est le plus grand pays francophone d’Afrique. C’est un enjeu majeur pour la Francophonie de valoriser et renforcer l’attachement à la Francophonie du peuple et de la société civile congolaise. Le Sommet de 2012 sera une belle occasion de leur manifester notre solidarité et de mettre en avant nos valeurs et nos exigences, et surtout notre disponibilité pour aider à surmonter les nombreuses difficultés auxquelles ce pays doit faire face.

8) L’OIF et l’ONUFEMME négocient actuellement un protocole d’accord. Pourquoi est-ce important pour l’OIF d’établir ce partenariat avec l’ONUFEMME ? Est-ce que les deux organisations sont appelées à œuvrer conjointement sur des projets ou est-ce un accord en vue de soutenir des plaidoyers ?

Abdou Diouf  : Comme l’OIF est pleinement engagée en faveur de l’égalité des genres et de l’autonomisation des femmes depuis les années 1990, elle a évidemment collaboré avec UNIFEM, qui fait désormais partie d’ONU-Femme. A Montreux, lors du XlIIème Sommet, les Chefs d’Etat et de gouvernement de la Francophonie ont encouragé l’OIF à travailler en synergie avec ONU-Femme. Le nouvel élan apporté par la création de cette agence des Nations Unies nous offre donc l’occasion d’une collaboration plus cohérente et plus stratégique en faveur de l’égalité femmes-hommes et de la lutte contre les discriminations et des violences à l’égard des femmes. Les domaines de coopération envisagés par l’accord cadre en discussion concernent notamment : la lutte contre les violences faites aux femmes, l’autonomisation politique et économique des femmes, l’élimination des discriminations fondées sur le sexe, l’égalité femmes-hommes devant la loi et en pratique, l’intégration du genre dans les questions environnementales, la complémentarité des initiatives de plaidoyer et de terrain, notamment en Afrique francophone, ainsi qu’une coordination institutionnelle accrue. L’Accord cadre sera signé au cours de l’année 2011.

9) Vous entamez votre troisième mandat, après un véritable plébiscite lors du dernier Sommet de la Francophonie (Montreux 2010). Quel est votre plus grand sujet de satisfaction en tant que Secrétaire général de la Francophonie à ce jour et quelles sont vos principales ambitions pour les années à venir ?

Abdou Diouf  : Je suis très fier de diriger la Francophonie qui est devenue, en 40 ans, une organisation performante dont les actions sont axées sur la valeur ajoutée que la Francophonie peut apporter. Si les raisons de satisfaction sont multiples, je reste cependant tourné vers l’avenir et concentré sur les objectifs que nos chefs d’Etat et de gouvernement nous ont fixés, lors du Sommet de Montreux. La feuille de route qu’ils nous ont assignée est claire ! Je pense, notamment, à la mise en œuvre d’une politique ambitieuse et concertée en faveur de la langue française. Je pense également à la place qu’occupe la Francophonie dans les relations internationales et au rôle important qu’il nous faudra continuer à jouer pour atteindre une mondialisation plus juste et plus équilibrée. Nous aurons l’occasion, avec le Commonwealth, de rappeler les priorités des pays du Sud, à l’occasion Sommet du G20, en novembre prochain. Je pense aussi au renforcement de la démocratie, de l’Etat de droit et des libertés qui restent au cœur de nos préoccupations et de nos actions. Je le dis d’autant plus que, depuis le début de l’année 2010, des changements politiques majeurs sont survenus dans certains de nos pays membres. C’est une chance à saisir pour dessiner les contours d’un avenir meilleur.

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