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L’homme de paroles. Entretien exclusif avec Claude Hagège

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Il est linguiste, professeur au Collège de France, polyglotte, détient maints dîplômes dans différentes langues, a à son crédit plusieurs publications dont la plus récente est « Dictionnaire amoureux des langues ». Il a accepté de nous recevoir chez lui pour nous parler de son amour de la langue française.

- Commençons cette entrevue en parlant de vous, de vos origines, lesquelles ont eu une grande importance dans votre cheminement. Pouvez-vous nous rappeler votre lieu de naissance et la culture dans laquelle vous avez baigné durant votre enfance ?

Claude Hagège : Je suis né à Carthage, une banlieue de Tunis, capitale d’un pays arabe, protectorat français, situé à côté de l’Algérie qui était une colonie et même un ensemble de départements français. Donc il y avait de très bons lycées français, d’excellents professeurs et sur le plan de l’enseignement de la langue française, nous n’étions pas moins favorisés que dans les grands lycées des grandes villes de provinces ou de Paris. De sorte que le français est bien au sens strict, puisque ma mère est française, ma langue maternelle. En même temps, j’étais entouré d’une sorte d’atmosphère de babélisation très forte, puisqu’il y avait l’arabe, l’arabe, sous ses deux variantes dialectal et littéraire, ce dernier appris par les Tunisiens comme langue de prestige, celle du Coran. Il y avait également d’importantes colonies italiennes, et quand on observe une carte, on voit bien que l’Italie : toute proche, la Sicile du moins comme province de l’Italie au sud-ouest. Il y avait aussi beaucoup de Russes immigrés, là comme dans d’autres pays plus au nord en Europe. Il y avait encore une petite colonie allemande. Il y avait aussi une très importante population juive, dont je fais partie par mon père, et par conséquent, l’hébreu sous sa forme biblique était enseigné aux enfants. Au moment de ma naissance, Israël n’était pas encore fondé, mais déjà on savait que cette langue était en train de devenir importante. Mais on ignorait qu’elle serait un jour langue nationale d’un pays qui serait créé 12 ans plus tard par une décision de l’ONU en 1948.

On peut donc dire que j’ai été élevé dans un contexte que j’appelle hyper-babélisé, marqué par la présence d’un très grand nombre de langues. Le français a un statut particulier pour moi : bien qu’il soit ma langue maternelle, il garde un parfum de langue de prestige littéraire. Je n’ai jamais eu un français oral : lorsque l’on m’écoute, même dans la conversation courante, on s’aperçoit que je ne parle pas un français parlé, et que l’écart entre l’oral et l’écrit est chez moi très mince.

- Professeur Hagège, vous êtes un amoureux de la langue française, vous avez écrit dans votre livre « L’homme de paroles » qu’il y a plusieurs types d’amants de la langue, quel type d’amant de la langue êtes-vous ?

Claude Hagège : Tous à la fois. Je veux dire que celui qui s’éprend des mots pour leur habillage phonétique, qui par conséquent est sensible à leur sonorité, c’est moi, parmi d’autres évidemment. Celui qui s’éprend de la construction des phrases et de la façon dont on agence les mots entre eux pour bâtir un sens, c’est aussi moi. Celui qui s’éprend de la précision de cette langue et de sa richesse, que je ne considère d’ailleurs pas forcément évidente, c’est également moi. En fait, le français n’est pas beaucoup plus précis que la plupart des langues, et je crois en tant que linguiste professionnel qu’une langue bien connue de son locuteur natif est, pour lui, par définition, plus précise qu’une autre.

C’est donc un peu un mythe, le mythe de la précision, mais néanmoins, le français sur ce plan est bien servi, et cette précision, cette rigueur me paraissent être solidaires d’une relative pauvreté, plutôt que de richesse. La richesse d’une langue n’est d’ailleurs pas nécessairement un avantage. Une langue riche est souvent une langue exubérante, qui foisonne de synonymes, entre lesquels il est difficile de choisir. Le français, sur ce plan, n’est pas une langue d’une exubérante richesse : elle a été l’objet d’une prise en main à l’âge classique, à des fins précises de clarté. Par conséquent, la relative pauvreté du français par rapport à l’arabe, au russe ou à l’anglais, est un avantage et une force considérable ; en général le public croit le contraire par ignorance. Je suis donc épris aussi de cela. Je suis épris aussi du statut du français en tant que langue internationale. Donc il y a au moins, pour moi, quatre façons différentes d’être amant de la langue française.

- Vous avez contribué à vulgariser la science de la linguistique. Pourquoi ce travail de vulgarisateur de bon niveau vous a-t-il semblé essentiel ?

Claude Hagège : Si vous lisez mes ouvrages de linguiste professionnel, que vous ne citerez pas parce qu’ils ne sont pas diffusés dans un large public, vous vous apercevrez de ce qu’est l’essentiel d’une activité de linguiste professionnel : il s’agit de travaux de phonétique, de phonologie, de syntaxe, de morphologie, de lexicologie, de sémantique, des travaux qui sont souvent le produit de ce que l’on a dit à des tribunes publiques lors de congrès fréquentés par des linguistes professionnels.

La plupart de mes travaux sont largement obscurs et confidentiels pour le grand public. Mais il m’a semblé qu’il fallait vulgariser la science linguistique, parce que le langage est ce que l’espèce humaine a de plus humain, et que par conséquent, si le public cultivé ne s’intéresse pas au langage, aptitude définitoire de notre espèce par rapport aux autres espèces animales, il y a tout un pan de la culture qui lui échappe. Mon désir de vulgarisation est donc fondé sur le vœu de faire connaître au public ce que sont les travaux savants des linguistes qui, encore une fois, portent sur ce qui est le plus humain dans l’espèce humaine.

Vous avez affirmé être favorable au bilinguisme, par ailleurs vous avez également écrit qu’une langue peut être menacée lorsque son nombre de locuteurs est réduit et qu’elle se trouve en situation minoritaire favorisant le bilinguisme. Pouvons-nous en conclure qu’il y a des situations où le bilinguisme peut devenir un danger pour une langue ?
Claude Hagège : Il y a des situations évidentes, la principale est celle où une de ces deux langues est l’anglais. Lorsqu’une des deux langues est l’anglais, le bilinguisme représente un danger pour la raison très simple que la pression de l’anglais est si forte dans le monde contemporain qu’il a la capacité de chasser, d’éliminer toute autre langue.

Quand on dit bilinguisme, ce n’est qu’une des parties du multilinguisme. J’ai très fréquemment dit à des politiques, ministres ou autres, qui m’ont interrogé et qui me demandaient ce que je pensais de l’introduction de l’anglais à l’école, que la seule solution possible, face à la pression de l’anglo-américain aujourd’hui, c’est d’enseigner à l’école, en plus de la langue nationale, non pas une mais deux langues étrangères. Parce que si l’on ne parle que d’une seule langue étrangère, en général, pudiquement on ne citera pas l’anglais, mais l’anglais fera partie de la liste des langues proposées, et les familles s’y précipiteront goulûment. Tandis que si l’on dit qu’il s’agit de deux langues étrangères, l’une d’elles sera à 95% l’anglais, mais il y en aura une autre. En d’autres termes, je suis pour le multilinguisme, dont le bilinguisme n’est qu’une des formes.

- Dans votre livre, « Dictionnaire amoureux des langues », vous avez défini bien des termes dont celui de francité. Si vous aviez défini le mot Francophonie, qu’aurait-on pu lire ?

Claude Hagège : Si j’avais défini Francophonie, je l’aurais fait d’une façon, j’allais dire polémique, ou sinon polémique, en tout cas rectificatrice. Francophone signifie étymologiquement « individu qui parle le français », un point c’est tout. J’ajouterais que francophone est aussi un adjectif qui caractérise les pays qui ont choisi le français pour langue officielle, ou qui l’ont pour langue maternelle. Il s’agit pour l’essentiel, parmi les principaux, de la France, et en tant que province ou partie de pays, du Québec, de la Suisse romande ou de la Wallonie belge. En plus de ces pays, un certain nombre d’autres : la Roumanie, le Liban ou d’autres pays d’Afrique ou d’Europe centrale, et tous les pays d’Afrique noire et du Maghreb dits francophones, n’ont pas le français pour langue maternelle, mais l’ont choisi comme langue de diffusion et de culture. Ce sont ces pays-là qui éclairent la notion de Francophonie.

- Dans votre exposé devant l’Assemblée plénière de l’APF en juillet dernier, vous avez souligné pour diverses raisons, que c’est en France qu’on trouve le plus grand nombre d’adversaires au français. Comment en est-on arrivé là et comment peut-on s’y prendre pour modifier la situation ?

Claude Hagège : Je date du début des années 90 ce changement radical, qui s’explique par l’entrée de la Grande-Bretagne dans le marché commun, à laquelle le Général de Gaulle était totalement hostile, non sans raison. Cette entrée a été dans une très large mesure aussi celle de l’anglais à Bruxelles, ce qui est un élément capital. A côté de cela, il existait il y a peu en France, une tradition de promotion du français, qui est celle de la IIIe République de Jules Ferry, au terme de laquelle même des gens de la gauche anti-bourgeoise, anti-capitaliste, comme Jean Jaurès, tenaient des propos qu’on considèrerait aujourd’hui comme colonialistes, disant par exemple : c’est une très bonne chose, que notre langue s’introduise dans les écoles d’Afrique, parce qu’elle donne une richesse culturelle nouvelle aux Africains. Donc, de la gauche à la droite, l’opinion française à cette époque était très largement ouverte à la promotion du français. Après l’indépendance de ces pays dans le début des années 60, et au moment même où se créait l’OIF, avant que ne se créent un certain nombre d’institutions qui ont diffusé le français dans les pays d’Afrique et ailleurs, une mentalité de remords ou de repentir par rapport à l’expérience coloniale commençait de se répandre en France. Cela veut dire qu’au lieu que l’on ait ce qu’on avait avec les personnalités éminentes du début du 20e siècle, on a eu une sorte de rejet du prestige culturel de la France, et du coup, du français. On n’a plus accepté de considérer que le français était une langue qui permet de voyager parce que beaucoup de gens la connaissent dans le monde. On a commencé de plus en plus à penser que c’était là, désormais, la fonction de l’anglais. Autrement dit, par un paradoxe étonnant, dont je viens de vous donner les raisons principales, la France est peut-être un des pays dans lesquels l’entreprise francophone est la moins bien vue et la plus ignorée. Je le répète, même si c’est une formulation complètement paradoxale, la France est le pays où l’on trouve le plus grand nombre d’adversaires du français.

Le français arrive en deuxième position après l’anglais en termes de diffusion sur les cinq continents. C’est là un critère essentiel. Les Français ignorent la diffusion mondiale du français, et comme ils ne la connaissent pas, ils n’ont aucun élément pour s’opposer à celle de l’anglais.

Si vous me demandiez : le français peut-il supplanter l’anglais ? je vous répondrais que le français, la Francophonie, n’a en rien pour objectif de supplanter l’anglais. Il s’agirait là d’une lutte complètement inutile, l’évolution de l’anglais est trop forte. La Francophonie propose un autre choix et favorise la diversité, c’est tout ce qu’elle fait, elle ne prétend en rien se substituer à la diffusion de l’anglais.

- Quelles seront, selon vous, les conséquences de la montée en puissance de la Chine et de l’Inde : voyez-vous dans cette double émergence un facteur favorable à la diversité culturelle ?

Claude Hagège : Je l’espère, mais jusqu’ici c’est exactement le contraire : la Chine et l’Inde promeuvent l’anglais, elles s’entretiennent avec les autres pays et elles commercent avec eux en anglais, et non pas dans leur langue. Qu’un jour, à la faveur d’une puissance économique de plus en plus grande, l’Inde et la Chine veuillent promouvoir leur propre langue dans le monde, alors là, ce serait certainement un obstacle majeur à la diffusion de l’anglais. Mais cela supposerait une politique concertée, voulue, organisée de ces pays.

Parmi les moyens préconisés pour rehausser la valeur de la Francophonie, notamment aux yeux des francophones et des francophiles, vous avez proposé l’enseignement de l’histoire de la dissémination de la langue et de la culture françaises dans le monde. Pour quelles raisons cette proposition vous paraît-elle importante ?
Claude Hagège : Parce que la Francophonie est inconnue de la majorité des Français. Par conséquent, pour la faire connaître, il faut en raconter l’histoire, et les conditions dans lesquelles cela a commencé.

Il faut rappeler comment d’éminents chefs d’Etats comme Bourguiba, comme Senghor, comme d’autres, aussitôt achevées les négociations d’indépendance avec la France, et paradoxalement, ont dit : maintenant que nous avons combattu la France et que nous avons obtenu notre indépendance, retenons de la France ce qu’elle a de meilleur, à savoir sa langue et sa culture. En d’autres termes, la naissance même de la Francophonie montre qu’il s’agit d’une entreprise voulue par des gens autres que les Français. C’est ça que je propose qu’on enseigne aux enfants :donner une information sur l’histoire de la Francophonie, l’histoire d’une entreprise paradoxale, très originale, remarquable, très rare, au terme de laquelle un certain nombre de gens, autres que Français, et qui venaient de se battre contre la France, ont décidé de promouvoir la langue de la France. J’ai la conviction qu’un tel enseignement préparerait, dès l’école, à une prise de conscience de plus en plus forte de ce qu’est le statut du français dans le monde, non pas contre l’anglais, mais pour proposer un autre choix.

Le principal avantage de l’entreprise francophone, c’est que contrairement au caractère entièrement unifié de l’anglais comme langue imposée mondialement, la promotion du français est celle de la diversité. Le Président Abdou Diouf me disait un jour « nous Africains, nous percevons la Francophonie comme une ouverture à nos langues ». Pourquoi ça ? La raison en est très simple : la Francophonie, ce n’est pas le Commonwealth, qui est un club dont le critère de constitution est économique et financier. La Francophonie, elle, est unique au monde, c’est ça aussi qu’il faut enseigner aux enfants : il s’agit d’une association de pays qui se réunissent autour d’une langue.

- Dernière question, est-ce que vous avez un message particulier à adresser aux parlementaires de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie ?

Claude Hagège : Sans vouloir leur dicter leur conduite, les parlementaires de l’APF ont pour vocation, et peut-être même pour devoir, de faire en sorte que le combat qu’ils mènent en faveur de la promotion du français soit encore plus fort, encore plus actif. En particulier, il faut que ce combat fasse apparaître aux yeux des populations que la Francophonie est la seule véritable ouverture à la diversité des langues. Si on attend d’une langue qu’elle favorise la promotion des autres, des langues régionales et tribales dans un pays donné, ce n’est sûrement pas de l’anglais que l’on pourra l’obtenir. En revanche, on peut l’obtenir du français, et c’est là mon dernier message, parce que le français, à la différence de l’anglais, n’a pas de vision dominante mondiale. Il ne s’agit pas de combattre ouvertement l’anglais, mais de le voir comme une entreprise face à laquelle il en existe d’autres. Et cette autre entreprise, c’est la promotion du français, lequel je le répète, n’a pas pour but une mondialisation à son bénéfice. Il a pour but un autre choix, qui est celui de la diversité.

Entretien réalisé par Christine Lafrance et Marjorie Houle, le 10 octobre 2009.

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