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L’APF à la rencontre de l’ONU. Entretiens avec Kemal Dervis et Paul Badji

L’Assemblée parlementaire de la Francophonie a réuni son Bureau à New York, les 21 et 22 janvier 2009, au siège de l’Organisation des Nations Unies (ONU).

Plusieurs personnalités des Nations-Unies sont intervenues devant les parlementaires. M. Kemal Dervis, administrateur du PNUD, et M. Paul Badji, représentant permanent du Sénégal auprès de l’ONU en charge du multilinguisme au sein du groupe des ambassadeurs francophones, ont répondu à nos questions.

Entrevue avec Kemal Dervis

Parlez-nous du nouveau partenariat entre le PNUD et l’APF ?

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M. Kemal Dervis, administrateur du PNUD

Kemal Dervis : L’objectif principal de ce partenariat est de contribuer au renforcement de la gouvernance démocratique et au développement parlementaire dans le monde. Pour le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), la gouvernance démocratique est essentielle au développement humain équitable et inclusif. Cet accord-cadre permet ainsi de stimuler la coopération technique et l’échange d’information en vue du renforcement du pouvoir parlementaire, de multiplier les échanges de bonnes pratiques en matière de démocratie parlementaire et de participation des femmes à la vie publique. Les parlementaires de l’APF peuvent ainsi apporter une aide précieuse en partageant leur expérience dans ces domaines au coeur de la lutte contre la pauvreté, et de son coté, le PNUD met à disposition sa représentation dans 166 pays et ses capacités de plus grand fournisseur mondial de coopération pour la gouvernance démocratique. De cette union peut naitre une véritable dynamique en faveur de la démocratie parlementaire dans de nombreux pays en développement. En ces temps de crise économique mondiale, c’est plus que jamais nécessaire.

Quelles sont les conséquences de la crise financière sur les politiques engagées par le PNUD ?

Kemal Dervis : Nous vivons la première crise de la mondialisation, partie d’une crise financière dans les pays développés, qui maintenant plonge dans la pauvreté des populations entières dans les pays en développement qui de surcroit ne sont pour rien dans le déclenchement de cette crise. Le volume du commerce mondial va décliner cette année, car l’effondrement de la demande globale et le crédit-crunch risquent d’assécher le financement des échanges. La diminution de la production mondiale qui y est consacrée amplifie le ralentissement économique et les flux de financement privés se tarissent et tendent même à s’éloigner des pays en développement.

Ce contexte renforce la nécessité de l’Aide Publique au Développement (APD) et d’autres financements officiels dédiés au développement. L’assistance internationale doit donc être maintenue et même augmentée, non seulement pour des raisons évidentes de justice, mais aussi d’efficacité économique pour la relance globale. Dans les pays les plus vulnérables touchés eux aussi de plein fouet, l’APD est souvent le seul levier d’action pour combattre cette crise. Le PNUD ne dispose pas des moyens financiers d’une banque de développement, ses capacités sont techniques et humaines grâce aux coopérations qu’il noue sur le terrain avec tous les acteurs du développement.

La Conférence de Doha en décembre dernier, où le PNUD a pris une part active, a rappelé cet important objectif du financement du développement. Personnellement, je soutiens la proposition du Président de la Banque Mondiale de consacrer 0,7 % des plans de relance de l’économie à un fonds de vulnérabilité destiné aux pays pauvres. Cette crise souligne la profondeur des interdépendances et la lutte contre la pauvreté demeure un objectif absolu.

Avez-vous des conseils à donner aux parlementaires sur la position à adopter à ce sujet dans leur pays ?

Kemal Dervis : Le rôle des parlements nationaux est décisif dans la définition, l’adoption et la mise en oeuvre des politiques actuelles de relance budgétaire. Par essence, ils sont légitimes et souverains pour collecter l’impôt et leur rôle dans la définition des choix stratégiques de relance de la demande globale est irremplaçable. Comparés au pouvoir exécutif, au ministère des finances et aux banques centrales, ils sont déterminants pour s’assurer de la qualité de cette relance et définir des orientations stratégiques.

Le Parlement est le lieu du débat sur les choix de développement du pays, il peut mener toutes les consultations utiles, notamment avec les acteurs économiques et sociaux, construire les partenariats publics privés qui seront nécessaires au bon écoulement du financement public, contrôler l’utilisation des finances publiques comme dans les recapitalisations bancaires par exemple. Bref, la fonction démocratique du Parlement est une clé de la réussite de la politique économique. Parallèlement, les parlementaires doivent jouer tout leur rôle pour stimuler l’indispensable coopération internationale et favoriser la coordination des politiques économiques.

La régulation financière est bien évidemment exemplaire, car, même si tout le travail normatif à accomplir n’est pas nécessairement du domaine de la loi, la transposition en droit interne de la régulation internationale et la lutte contre les « trous noirs » requièrent une intense coopération parlementaire. Les réseaux internationaux tels que l’APF sont d’une grande utilité.

Vous êtes originaire de la Turquie, comment se vit la Francophonie dans votre pays d’origine ?

Kemal Dervis : Il y a une très longue histoire commune entre la France et la Turquie, et la Francophonie a joué un rôle important dans le mouvement progressiste et modernisateur en Turquie, y compris bien avant la République de Mustafa Kemal. Il est vrai que Mustafa Kemal lui-même ainsi qu’un grand nombre des Pères fondateurs de la République de Turquie, née en 1923, étaient francophones.

L’inspiration de la Révolution française et de la République à l’époque est énorme, et les relations culturelles, administratives et politiques sont intenses. C’est par exemple le développement de l’éducation francophone dont le lycée Galatasaray à Istanbul, véritable pépinière des élites administratives turques, est l’un des piliers. Cette époque représente un peu l’âge d’or de la Francophonie en Turquie, et elle occupe aujourd’hui une place importante mais moins centrale. Pourtant, la Turquie, continue de regarder vers l’Europe, et dans ce contexte, les relations avec la France sont d’une importance capitale.

Voir aussi : Signature de l’accord de partenariat APF - PNUD

Entrevue avec Paul Badji

Quelle est la place de la langue française aux Nations-Unies ?

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Paul Badji. Représentant permanent du Sénégal auprès de l’ONU en charge du multilinguisme au sein du groupe des ambassadeurs francophones

Paul Badji : La place de la langue française aux Nations-Unies peut être analysée suivant deux angles, à savoir au plan légal et dans la pratique.

Au plan légal, il convient de souligner que l’article 50 du règlement intérieur de l’Assemblée générale des Nations-Unies dispose que « L’Anglais, l’Arabe, le Chinois, l’Espagnol, le Français et le Russe sont à la fois les langues officielles et les langues de travail de l’Assemblée générale, de ses commissions et de ses sous-commissions ». Il s’y ajoute que, le Français est également l’une des langues de travail du Secrétariat de l’Organisation, aux termes des dispositions de la résolution 2 (I) du 1er février 1946 de l’Assemblée générale de l’ONU.
Cependant, la mise en œuvre de ces dispositions légales se heurte à des difficultés du fait notamment, de la tendance croissante d’imposer l’Anglais comme seule langue de communication au sein des différents organes de l’ONU.

Ainsi, dans la pratique, ce double statut de la langue française n’est pas reflété dans les activités du secrétariat de l’ONU. A cet égard, de multiples manquements peuvent être relevés dans différents domaines, notamment dans ceux de la documentation, de la mise à jour des sites Internet et de la gestion des ressources humaines de l’Organisation.
Toutefois, dans chacun des secteurs susmentionnés, le Secrétariat des Nations-Unies, en rapport avec les Etats membres, fait des efforts pour corriger les manquements. Au demeurant, les progrès déjà enregistrés doivent être consolidés et renforcés.

Parlez-nous de la résolution sur le multilinguisme qui est en cours de négociation. Quel est l’état d’avancement des travaux ?

Paul Badji : Le projet de résolution sur le multilinguisme, qui est examiné tous les deux ans par l’Assemblée générale des Nations-Unies, participe des efforts des Etats membres de faire du multilinguisme une réalité dans toutes les activités des Nations-Unies. Ce texte permet de faire le point des progrès réalisés, mais également des manquements notés et préconise des solutions en vue de les corriger de manière durable.

Pour la 63e session de l’Assemblée générale des Nations Unies, le Sénégal a l’honneur de coordonner les négociations sur le projet de résolution sur le multilinguisme qui, comme les textes précédents, réaffirme le caractère central du multilinguisme dans toutes les activités de l’Organisation et met l’accent, cette année, sur la nécessité de traiter sur un pied d’égalité les langues officielles des Nations-Unies et les langues de travail du Secrétariat dans les activités de communication interne et externe de l’ONU. Le projet donne aussi des orientations et des directives au Secrétariat pour une amélioration de la gestion des ressources humaines.

Le texte du projet est déjà adopté par le groupe des ambassadeurs francophones de New York et les négociations ouvertes à tous les Etats membres des Nations-Unies débuteront au début du mois de mars 2009.

Qu’est-ce que le Groupe des Ambassadeurs francophones ? Quelles sont vos actions ?

Paul Badji : Le groupe des Ambassadeurs francophones de New York est un cadre souple de réflexion et d’échanges de l’ensemble des Représentants permanents des pays membres de l’Organisation internationale de la Francophonie. Ses caractères souple et transrégional font de ce groupe un lieu privilégié de concertation pour les ambassadeurs et experts francophones en vue de dégager des positions communes sur certaines questions ou de donner des orientations dans la conduite des négociations sur des points d’intérêt commun, en tenant compte des buts, principes et recommandations de l’OIF.

Dans le but de rendre plus efficace son action, le groupe a mis en place un bureau présidé par l’Ambassadeur de France et comprenant, entre autres, le représentant du pays ayant accueilli le Sommet de l’OIF, en l’occurrence le Canada, ainsi que les représentants des différentes régions.

Le groupe a aussi créé des réseaux de veille, dont les coordonnateurs sont également membres du Bureau. Ces réseaux de veille sur des thématiques spécifiques comme le maintien de la paix, la démocratie et l’Etat de droit, le multilinguisme et le renforcement du fait francophone, sont des cellules de réflexion dont le rôle est de faire des recommandations au groupe qui peut en retour leur demander d’entreprendre des actions dans leurs domaines de compétence respectifs.

Ces réseaux de veille sont donc des instruments d’alerte qui travaillent en étroite collaboration avec les Etats membres et les services concernés du Secrétariat général des Nations-Unies pour s’assurer de la bonne mise en œuvre des dispositions légales existantes et, chercher des solutions aux problèmes auxquels fait face l’une ou l’autre partie.
C’est ainsi que des rencontres informelles sont organisées, assez régulièrement, avec le personnel du Secrétariat pour échanger avec eux sur les questions intéressant le groupe et, s’il y a lieu des démarches sont entreprises en direction des autorités onusiennes pour corriger des manquements ou consolider des acquis. Cette approche très pragmatique a permis au groupe de parvenir à des résultats appréciables dans le domaine du maintien de la paix, de la gestion des ressources humaines et de la communication externe du Secrétariat général des Nations Unies.

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