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Entretien avec Guy Delisle, bédéiste

Bonjour M. Delisle, tout d’abord merci d’avoir accepté d’être notre « parole francophone » pour ce numéro spécial Forum mondial de la langue française auquel vous êtes d’ailleurs invité. Quel sera votre rôle dans cet événement ?

Guy Delisle : Je ne sais pas encore, c’est en train de se mettre en place. J’ai reçu une invitation que j’ai acceptée, je vais arriver à Québec vers le 3 juillet. Habituellement, je fais des présentations de mon travail mais dans le cadre de la Francophonie, cela peut également ouvrir sur autre chose.

Vous avez remporté le Fauve d’or cette année à Angoulême pour vos Chroniques de Jérusalem, toutes nos félicitations, avez-vous été heureux de recevoir ce prix des mains d’Art Spiegelman ?

G. D. : Oui, c’est un double honneur. Déjà de recevoir le prix et puis ensuite, de Spiegelman. L’album qu’il a fait, Maus, que j’ai lu au Québec tout jeune a été un album important dans mes lectures. Ça a été fondateur, je pourrais même dire, je ne pense pas que je ferais de la bande dessinée comme j’en fais aujourd’hui si il n’y avait pas eu Maus. Ça paraît un peu exagéré mais il a vraiment ouvert les portes sur ce que pouvait faire la bande dessinée. A l’époque, je crois que les gens se disaient qu’on pouvait faire beaucoup plus avec la bande dessinée mais lui a apporté la réponse, en disant « voilà, on peut aussi faire ça ».

Quel est votre rapport à la grande génération d’auteurs de bandes dessinées franco-belges qui ont marqué l’histoire de la BD francophone (Hergé, Franquin, Uderzo, Goscinny) ? Vous faites d’ailleurs dans Chroniques Birmanes une petite référence à Tintin.

G. D. : Tintin, ça a été plus tard pour moi. Je ne l’ai pas lu jeune. Quand j’étais jeune, ce qui m’a influencé, ce sont les Schtroumpfs. Je lisais aussi Astérix et un peu de tout mais ce qui me reste de cette période, ce sont deux lectures de jeunesse franco-belges : les Schtroumpfs et Morris avec Lucky Luke. J’aime beaucoup le dessin et évidemment le scénario de Goscinny. C’est assez étonnant de voir ce que cet homme a fait. Quand on parle de BD franco-belge, Astérix, c’est Goscinny, Morris, c’est Goscinny, il était partout. C’était un scénariste assez incroyable.

Quel regard portez-vous sur cette nouvelle génération d’auteurs (Sfar, Marc-Antoine Mathieu, Loisel, Larcenet....) qui aborde des questions philosophiques, religieuses et politiques et sur la multiplication de bande-dessinée de reportage ?

G. D. : Ils ne sont plus très jeunes, ceux-là ! Loisel, par exemple, il a de la bouteille, il a mon âge et Larcenet aussi. Ma génération a poussé la bande dessinée dans des sphères qu’elle ne connaissait pas. On est allé explorer des endroits de narration où elle ne se trouvait pas. Dans le reportage mais aussi dans bien autre chose, dans les formes de narration et de fiction qu’elle n’abordait pas. Ça a été le travail qu’ont fait les gens qui étaient dans des petites maisons d’édition comme L’Association et qui ont ouvert beaucoup de portes pour les autres. Et maintenant, on voit ce que ça donne : on a attiré beaucoup de gens qui ne lisaient plus ou qui ont découvert la bande dessinée et retrouvé un plaisir de lecture.

La bande dessinée a gagné ses lettres de noblesse avec le temps et multiplie ses ventes et sa présence dans la sphère publique. Vos œuvres sont-elles disponibles dans tous les pays de la Francophonie, ou y-a-t ’il encore des difficultés particulières à leurs diffusions dans certains pays ?
G. D. : Je ne sais pas. Pour l’Afrique par exemple, il faudrait que j’aille voir pour dire comment ça se passe. Je ne connais pas le réseau de diffusion en Afrique. Mais au niveau international, j’ai été traduit dans une douzaine de langues.

Votre personnage principal, Guy, découvre et fait découvrir des pays lointains. Il part, dans l’ordre de publication, à Shenzhen et à Pyongyang, en célibataire, pour diriger des équipes dans des studios d’animation et en Birmanie et à Jérusalem avec sa compagne, administratrice chez M.S.F., et ses jeunes enfants dont il s’occupe tout en travaillant à ses bandes dessinées. La paternité a-t-elle changé votre rapport au travail ?

G. D. : Oui, je peux moins travailler qu’avant ! C’est déjà ça de changé à ce niveau-là.

Mais comme je me sers beaucoup du quotidien pour faire mes histoires, ça me permet d’intégrer des éléments que je n’avais pas, d’être papa, de rester à la maison, d’avoir à m’occuper d’un petit bonhomme et d’une petite bonne femme, c’est quand même autre chose. Je travaille actuellement sur un album qui s’appellera probablement Le guide du mauvais père où je parle de mes relations avec mes enfants qui parfois sont un peu frustrantes. Quand j’étais en Birmanie, il y a quand même une partie de la bande dessinée qui est axée sur le fait de rester à la maison avec mon fiston. Donc ce n’est pas tant que ça influence, mais ça participe à nourrir mes autobiographies.

Vous écrivez majoritairement des chroniques autobiographiques, le terme de chroniques est d’ailleurs très présent dans vos oeuvres. Avez-vous déjà envisagé de faire une oeuvre plus fictionnelle ?

G. D. : J’aime bien l’autobiographie mais j’ai aussi fait d’autres livres, des livres pour enfants et des séries policières. J’ai toujours alterné entre les livres de voyages et d’autres formes de livres, ce que je continue à faire. Concernant l’autobiographie, j’aime bien cette forme parce qu’elle permet d’être dans l’image. Pour faire un voyage, je trouve ça idéal puisque ça me permet d’avoir l’impression d’amener le lecteur avec moi, il me voit donc quand je prends la voiture, il s’assoit à côté de moi et puis on va se balader dans le désert et je vais faire des dessins là-bas mais j’ai vraiment l’impression d’amener le lecteur comme ça. Si je ne me mettais pas dans la case par exemple, ça serait trop distancé et beaucoup plus froid, il y aurait une chaleur qu’on n’aurait pas. Ça me paraît important. Et puis c’est un personnage auquel je me suis attaché, du coup, même si je ne vais plus voyager comme avant, j’ai quand même envie de garder ce personnage et de faire des choses un peu plus quotidiennes avec lui.

Avez-vous déjà pensé à une adaptation cinématographique de vos oeuvres ?

G. D. : Non, je n’ai pas envie de retourner à l’animation. J’en viens, je préfère rester à la BD et faire des livres.

Vous avez, semble-t-il, une âme d’enseignant, vous vous retrouvez toujours à donner des cours d’animation ou de dessin, est-ce une vocation ou une solidarité internationale des auteurs de bandes dessinées ?

G. D.  : C’est une façon de rencontrer des gens. Il se trouve que j’ai enseigné l’animation et je racontais ça à des birmans qui travaillaient dans le dessin et qui étaient très enthousiastes pour apprendre parce qu’il n’y avait pas de professeur d’animation là-bas, donc on a travaillé ensemble. Ça m’a permis de les voir régulièrement et c’était une occasion en or puisque comme ça j’ai pu les côtoyer, aller chez eux, et m’en faire des amis. Il y a également le côté pédagogique où je dois parfois expliquer certaines parties du pays, particulièrement celles concernant le fonctionnement du pays et là, cette fibre pédagogique ressort un peu parce que je n’ai pas trop le choix non plus. Je ne peux vraiment pas aller en Corée du Nord et ne pas expliquer en quoi consiste ce curieux pays fermé sur lui-même, pourquoi il est fermé et pourquoi il est curieux. Donc forcément, il faut expliquer. Et la bande dessinée le fait très bien, de façon très efficace et ça, ça me plaît beaucoup. On n’a pas beaucoup de place en bande dessinée. Si je peux mettre trois phrases au lieu d’en mettre quatre, j’en mets trois. Ça prend moins de place et c’est mieux. C’est en soi une façon de s’exprimer qui doit être faite par des gens qui ne sont pas trop bavards et qui sont assez concis. Ça force à être concis la bande dessinée.

Pour revenir sur vos Chroniques birmanes, la situation depuis votre voyage s’est nettement améliorée pour le respect de la démocratie et des droits de l’homme dans le pays. Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez vu Aung San Suu Kyi libre devant sa maison ?

G. D. : J’étais ravi que ça se développe de cette façon en Birmanie. Ça veut dire que déjà, de son vivant, elle a pu sortir de cette maison et même arriver en poste au parlement. Depuis le temps qu’elle était là et que les birmans attendaient que la situation se décoince, c’est assez extraordinaire de voir comment ça s’est fait. C’est plutôt une bonne nouvelle.

Vous teniez un blog à Jérusalem, vous êtes présent sur Facebook et sur votre site, comment intégrez-vous les nouvelles technologies dans votre travail ?

G. D. : Ça s’est fait petit à petit. Je fais tout ça tout seul avec mes petites mains, on m’a un peu montré et puis j’ai appris. En fait, ça correspond à des temps plus ou moins rapides. Sur mon site, évidemment, je vais mettre des choses qui restent longtemps. C’est souvent des notes que j’aurais mis à l’époque à la fin du livre pour expliquer telle chose et telle chose sauf que je trouve que ça n’a pas vraiment sa place alors que sur une page web, sur un site qui reste toujours là, auquel on peut toujours se référer, je rajoute des photos, des vidéos, que, de toutes façons, je ne pourrais pas mettre en notes. Et là c’est parfait, c’est comme un système de notes sauf que ça peut bouger, ça peut être visuel et ça me plaît beaucoup et puis c’est un résumé de ce que j’ai. Après, le blog c’est pour les informations qui vont un peu plus vite, qui passent et qui sont faites pour passer aussi, donc on les lit et puis on les oublie. Et puis il y aurait encore plus vite, il y aurait le tweeter mais ça, je ne m’y suis pas encore mis.

Quel est selon vous l’avenir de la BD en Francophonie, où la présence d’une communauté francophone est reconnue mondialement. Que pensez-vous par exemple de l’arrivée de nouveaux auteurs d’autres pays francophones, je pense notamment à Aya ?

G. D. : De Marguerite Abouet, oui je connais bien. Quand on voit son cheminement, elle parle de la Côte d’Ivoire mais elle ne l’a pas fait en Côte d’Ivoire. Elle l’a fait à Paris avec son compagnon, qui lui est illustrateur. Je suis allé à Kinshasa, en République démocratique du Congo, pour faire un atelier. Donc par rapport à la BD et à l’Afrique, c’est le seul endroit que j’ai vu et on voyait qu’ils avaient encore une vision de la bande dessinée très franco-belge, années 70-80. Ils n’avaient pas encore vu ce qu’il s’est passé depuis quinze ans en France, tout ce qui est indépendant. Ça serait bien qu’ils puissent le voir mais ils n’y ont pas trop accès. Mais ça viendra un jour. Nous avons amorcé une première série de stages, ça devait continuer mais là il y a eu les élections en RDC. L’année prochaine, il y aura un autre groupe d’auteurs qui vont y aller et si ça perdure comme ça sur des années, je crois que ça peut donner des fruits. On pourrait avoir des auteurs qui viendraient vraiment de l’Afrique et qui pourraient parler de l’Afrique. Ça, ça me plairait.

Que signifie la Francophonie pour vous ? Quel sens lui donnez-vous en 2012 ?

G. D. : Je vois beaucoup la Francophonie à travers la bande dessinée. A travers le monde, quand je voyage, c’est dans des festivals de bande dessinée donc je vois un peu partout ce que représente la Francophonie pour le métier que je fais. On voit bien que le pays de la bande dessinée aujourd’hui, c’est la France et la Francophonie. Je connais beaucoup de gens qui sont des amoureux de la bande dessinée, qui sont anglais, et qui apprennent le français juste assez pour lire de la bande dessinée parce que sinon, ils passent à côté. La bande dessinée francophone n’est pas fermée comme peut l’être la bande dessinée japonaise, qui va traduire beaucoup plus difficilement ce qui vient de l’extérieur. Ce que j’aime dans la bande dessinée francophone, c’est qu’elle ne se contente pas juste de faire ses trucs dans son coin, elle va voir ce qui est à côté, ce qui est intéressant. Et ça fait écho un peu partout dans le reste du monde, il suffit de voir l’extension de ce que les anglais appellent le Graphic Novel, l’ampleur que c’est en train de prendre aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie et en Espagne aussi.

- http://www.guydelisle.com/blog/ ;
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Guy_Delisle ;
- site officiel : http://www.guydelisle.com/.

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