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Entretien avec Aminata Sow Fall, écrivain sénégalais

Cet entretien a paru dans la revue Parlements et Francophonie n° 28 de février 2012.

Entretien dirigé par Mme Céline Argy, chargée de communication de l’APF

Tout d’abord, je tenais à vous exprimer mes plus sincères remerciements d’avoir accepté d’être notre « Parole francophone ». Pourriez-vous nous dire pourquoi vous avez choisi d’écrire en français, que vous qualifiez de « langue officielle du pays » ?

Aminata Sow Fall : Dire que le français est la langue officielle du pays est une réalité objective. J’ai choisi d’écrire en français sans déchirement, sans aucun sentiment de culpabilité. Parce que tout simplement, dans ma conscience, le français s’est intégré tout naturellement dans mon univers. Il fait partie de mon univers, de mon patrimoine culturel. Il s’y ajoute que ma langue maternelle –le wolof- n’était pas encore transcrite en 1963 quand j’ai commencé à écrire des textes courts, sans prétention.

Est-ce que le concept de littérature francophone a une réalité pour vous ?

A.S.F. : Le concept de littérature francophone est bien une réalité pour moi. Je suis consciente que je partage la langue française avec de nombreuses communautés à travers le monde, ce qui crée un lien très fort, au-delà de nos langues maternelles et de nos cultures.

Quelle est selon vous la place de la littérature sénégalaise et plus généralement africaine au sein de la littérature francophone ?

A.S.F. : Je pense que la littérature sénégalaise et plus généralement africaine ont une place importante au sein de la littérature francophone. Naturellement, il peut y avoir des difficultés (l’édition et la diffusion principalement), mais elles existent !

Votre ouvrage, La grève des bàttu, prend comme point de départ une grève des mendiants, situation improbable et par-là même éminemment littéraire. On pense à la révolte du petit peuple des Pâtres de la nuit de Jorge Amado, ou encore au réalisme magique des écrivains sud-américains. Vous sentez-vous proche de ce courant littéraire ?

A.S.F. : Je n’ai jamais pensé m’inscrire dans un courant littéraire. Pour moi, l’écriture est un acte souverain qui doit jaillir en toute liberté. Le réalisme, pour un écrivain, ne signifie pas copier le réel. L’écrivain doit recomposer, recréer, ré-inventer le réel.

Á travers la peinture de cette cour des miracles, vous redonnez un sens à l’un des piliers de l’islam, la charité, et un rôle à ceux qui ne sont vus par le pouvoir que comme des handicaps au développement du tourisme de masse. Pensez-vous que la littérature peut faire surgir la dignité là où l’économie et la politique ne voient que misère et improductivité ?

A.S.F. : Oui, dans la mesure où la littérature peut fouetter les consciences, enseigner aux laissés pour compte leur droit à revendiquer la reconnaissance de leur dignité, à rappeler aux tenants de la politique et de l’économie leur devoir impérieux d’assurer aux citoyens –particulièrement aux plus démunis- les conditions d’une vie décente : éducation, santé, emploi et respect.

Vos œuvres renvoient par moments à la structure du conte, par moments au souffle de la poésie. Quelle place leur accordez-vous dans vos œuvres et dans votre vie quotidienne ?

A.S.F. : J’ai opté pour une littérature ouverte à tous les souffles, émotions, mouvements et enchantements qui rythment le temps du monde. Le conte et la poésie doivent occuper une place prépondérante dans notre vie pour les leçons qu’ils délivrent et le bonheur qu’ils procurent. Sans la possibilité de rêve et d’émerveillement, le monde serait réduit en un champ de violence et de ruines. Nous devons tous en être conscients ! En notre ère surtout, où la loi du marché menace de nous dépouiller des valeurs essentielles de notre humanité en ce que celle-ci a de plus noble.

La clausule de "La grève des bàttu" évoque la définition que Kundera donne du roman : « L’homme pense, Dieu rit » (L’art du roman, p. 191, Gallimard, 1995). Quelle place l’ironie tient-elle, selon vous, dans votre œuvre ?

A.S.F.  : Ça, c’est Kundera. Moi j’ai appris très tôt que l’ironie atténue la violence de l’expression et fait réfléchir. Á travers la littérature orale et dans la vie de tous les jours.

Vos œuvres mêlent tradition et modernité - le personnage de Raabi ne comprend pas par exemple que sa mère accepte la seconde épouse de son père. Comment concilier aujourd’hui cette dichotomie ?

A.S.F. : Je vous surprendrai en disant que je n’ai jamais voulu mêler tradition et modernité. Je n’ai pas non plus cru nécessaire de les opposer. Ni senti une dichotomie. Tout simplement parce que toute tranche de vie est un fleuve au long cours, porté par une histoire, des cultures, des aspirations diverses. La tradition ne doit pas être figée, elle est dynamique. Un proverbe wolof multi-millénaire dit : ˝adouna dey dokh˝. Ce qui signifie ˝le monde marche˝. L’évolution est une donnée incontournable puisque l’on n’avance pas à reculons. Il est donc normal que les cultures évoluent ; c’est vrai pour tous les peuples de la planète. Normal que les mentalités et les visions évoluent quand de nouvelles connaissances offrent des possibilités d’une vie meilleure dans le sens de l’épanouissement, de la liberté et de la dignité de chacun. Il est tout à fait possible d’opérer une synthèse harmonieuse du meilleur de la tradition et du meilleur de la modernité.

Vous accordez une place importante à la généalogie, mythique ou réelle, de vos personnages. En tant qu’écrivain, quel rapport entretenez-vous avec le passé ?

A.S.F. : En tant qu’écrivain, j’entretiens avec le passé un rapport merveilleux. Si je vis aujourd’hui dans un équilibre parfait, c’est grâce à la transmission intelligente, humaine et clairvoyante des valeurs essentielles de la tradition : dignité, honneur, respect de l’autre, culte du travail pour garantir sa liberté. Ainsi formaté, on peut être à l’aise avec l’héritage du passé, vivre le présent et appréhender l’avenir avec lucidité, humilité et sérénité. Echapper aussi aux mirages de la modernité. Celle-ci offre autant de possibilités d’avancées merveilleuses que de risques de destruction pour l’Homme.

« L’équilibre de notre monde repose sur les épaules de la femme, du marabout et du griot. » (Le jujubier du patriarche, p148-149, 1993). Ces trois caractères, au sens de La Bruyère, rythment vos œuvres. Pourriez-vous nous expliquer leur place dans la société sénégalaise ?

A.S.F. : La femme que l’on a tendance à qualifier de ˝sexe faible˝ est en réalité une force puissante et mystérieuse souvent cachée derrière le rideau des conventions sociales. Même là où on veut bien la mettre à l’écart, elle peut mettre à nu les faiblesses d’hommes puissants. Le marabout et le griot sont des dépositaires de secrets dont la révélation peuvent provoquer un séisme social. Le marabout parce qu’il est censé pouvoir agir sur le destin et les ambitions, le griot parce qu’il est un témoin privilégié et le confident des puissants et des faibles.

Dans vos œuvres, d’autres langues se mêlent à la langue française sous forme notamment d’interjections, de salutations ou de prières. Pouvez-vous nous expliquer comment fonctionnent ces interactions qui ne sont pas sans rappeler la créolité ou l’ « oraliture » des écrivains antillais ?

A.S.F. : Ce que je fais ne s’apparente pas à la ˝créolité˝ et à ˝l’oraliture˝. Chez moi, c’est une contrainte littéraire. Quand je suis bloquée par l’impossibilité de traduire mon ˝ressenti˝ en français, j’emploie des mots ou expressions ˝wolofs˝ et me sens ˝allégée˝. Ni exotisme, ni mise en œuvre d’une réflexion linguistique.

Vous avez consacré une part importante de votre vie à la diffusion et à l’accès à la culture pour le plus grand nombre. Comment envisagez-vous l’enseignement du français et celui de la littérature en ce début de XXIème siècle ?

A.S.F. : Pour parler de la situation de l’enseignement du français au Sénégal, mon avis est qu’il faut de gros efforts pour l’améliorer. Le niveau a baissé. Les enseignants doivent bénéficier d’une formation plus rigoureuse. Je pense que les autorités politiques et académiques doivent s’y pencher très sérieusement.

Que signifie la Francophonie pour vous ? Quel sens lui donnez-vous en 2011 ?

A.S.F. : En 2011, comme avant (avant la lettre) la Francophonie signifie l’amour de pratiquer une langue entrée dans mon univers sans violence, en parfaite harmonie avec mon patrimoine culturel. Une ouverture et un enrichissement.

Avez-vous un message particulier à délivrer aux parlementaires francophones ?

A.S.F. : Aux parlementaires franco-phones, je dirai : ˝le français est une langue en partage. Nos diversités nous enrichissent˝.

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